Les histoires de Charlie

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 Le gouffre

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Charlie
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Date d'inscription : 07/11/2006

MessageSujet: Le gouffre   Mar 16 Sep - 2:17

Il promène son pied au-dessus du vide. Il guette ses réactions. Son coeur qui bat plus fort. Le sang qui coule plus vite dans ses veines. Ses oreilles bourdonnent. Sa main droite se crispe, alors que la gauche... il n'en a plus. Il sent ses jambes fléchirent. Il recule, ferme les yeux en s'appuyant sur le mur derrière lui, respire calmement.
En bas personne n'a rien vu et la vie continue, indifférente à tout ce qui peut se passer sur le haut de cet immeuble de 24 étages. La rue vie comme elle a toujours vécu : rapide, stressée, froide. Il lui en veut. C'est à cause d'eux qu'il se penche sur le bord du toit. Depuis l'accident il n'est plus lui même. Les gens n'éprouve plus que pitié pour l'handicapé qu'il est devenu. Pardon, la "personne à mobilité réduite". Hypocrisie d'un monde qui se croit généreux. Mais lui n'en peut plus d'être sans cesse entouré, surveillé par tous ceux qui, il y a un mois encore, l'ignoraient comme s'il n'était qu'un meuble. Sa vie a tellement changé à cause de cet accident stupide.

Tout cela s'est passé dans la rue. Pour une fois la vie s'est arrêtée, le fleuve est tombé sur un barrage, quelques instants, le temps de voir un corps inanimé sur la chaussée et un autre un peu plus loin, écrasé contre un mur. Les badauds se sont amassés poussant des cris, simulant la tristesse mais ne laissant percer que l'angoisse et la peur de se retrouver un jour broyé de la sorte par la machine. Monde glacial et cruel. Une demi-heure plus tard et tout cela n'était plus qu'un souvenir déjà oublié que l'on ressortira le midi en mangeant avec les collègues ou le soir lorsque les enfants seront couchés. Et chacun se vantera d'avoir vu. Comme si cela était héroïque. Comme si cela pouvait rendre la vie à Emilie, ce pauvre corps sans vie qu'ils ont tous vu, encastré dans l'avant de la voiture elle-même encastrée dans l'immeuble. Comme si cela pouvait lui rendre l'usage de son bras, de cette main qu'il n'a plus. Comme si les mots pouvaient lui faire oublier que lui même ne peut plus parler.
Mais ce choc visuel agissant tel une barrière de paille dans une fleuve en furie n'avait pas résisté longtemps et la foule reprit sa route tel un monstre sans coeur. Qui a jamais su ce qui s'était passé ? Qui s'en est jamais soucié ? Après tout ce n'est qu'un fait divers tout juste bon à remplir les pages des chiens écrasés dans les journaux locaux. Une vie ... ou deux ... happées par la masse absorbante de cette rue. Qu'importe lorsque l'on peut continuer à vivre comme avant. Cela n'arrive qu'aux autres, c'est bien connu.

Observant cette manche vide qui pend sur son coté gauche, il se relève et s'avance de nouveau vers le gouffre immonde qui lui a pris toutes ses raisons de vivre. Il ne lui reste qu'à prendre sa vie. A se jeter dans le vide, aspiré par la folie d'un monde sans pitié.
Après il y a l'ivresse du vide, la sensation de flotter comme si cet instant allait durer éternellement. Tendre les bras comme un oiseau cherchant à prendre son envol. Revoir sa vie défilé en quelques secondes. Sentir le vent glacial le porter. Essayer de respirer normalement malgré la pression de l'air qui l'écrase. Voir défiler les fenêtres de chaque étage, les voitures grossir de plus en plus. Un cri provenant d'une fenêtre ouverte, puis un autre en bas. Sentir la rue suspendre toutes activités pour l'observer, encore une fois. La dernière. Jeter un dernier regard sur la foule immobilisée et terrifiée, et voir ce regard d'enfant plein d'incompréhension, de peur et de stupeur. Puis le choc brutal, qui fait mal, sur une voiture, une barrière, un trottoir... La délivrance ensuite. Le noir. La fin de tout. Peut-être.

Mais il recule, encore une fois. Il n'a pas encore trouvé le courage pour se jeter. Ou est-ce autre chose qui le retiens ? La peur du noir, de l'inconnu après la mort... Il reviendra demain. Comme tous les jours. Et il observera sa propre mort.
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