Les histoires de Charlie

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 Décision.

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Charlie
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Date d'inscription : 07/11/2006

MessageSujet: Décision.   Lun 14 Juil - 22:01

Le feu brûle dans l'âtre. Dehors la pluie tombe abondamment depuis trois jours et il fait nuit. Dans la grande salle vide, il est seul, assis dans un grand fauteuil. Il doit prendre une décision.




Le vieil homme fixe le feu, songeur. La salle résonne encore des bruits du banquet de ce soir. Les derniers serviteurs sont sortis depuis déjà quelques minutes et pourtant l'oreille du vieillard les entend encore. L'habitude sans doute. L'habitude d'être toujours accompagné, souvent surveillé, rarement libre d'agir comme il veut. Une vie que nul ne peut choisir, qui s'impose à vous tout naturellement. Certains ont parfois tenté de fuir leur responsabilité, mais ils furent toujours rattrapés par leur devoir. Son père disait souvent que la charge fait l'homme et non l'inverse.
Ce soir l'homme voudrait fuir, fuir loin d'ici, loin de ces murs pour n'y jamais revenir. Mais qu'en penseraient ceux qui l'ont précédé ? Et ceux qui lui succèderont ? La peur de faire un mauvais choix ne doit pas être la cause du pire des choix. La lâcheté n'a jamais été une solution. Et la fuite est déjà un choix.

Il se lève, se rapproche des buches enflammées et de la chaleur qu'elles dégagent en cette lugubre soirée d'hiver. Il a besoin de chaleur. Son vieux corps aspire au repos, au repos éternel. Il sent régulièrement le froid s'instiller dans ses veines. Ses articulations se coincent. Ses jambes ressemblent à de longues outres bien rebondies. Ses doigts ne peuvent plus tenir une plume plus de dix minutes. Son cerveau lui même semble parfois perdu dans une vague de brouillard. Aussi se rapproche-t-il encore un peu de la joyeuse flambée qui illumine le bout de la pièce, découvrant les tapis usés et les tapisseries placardées au murs. Sur la cheminée brille trois blasons aux couleurs chatoyantes. Un reflet vient se perdre sur le heaume d'un lointain aïeul.
A ses pieds, un couple de lévrier lève paresseusement les yeux vers lui, en quête d'une caresse qu'il ne peut s'empêcher de leur accorder. Les dernières créatures desquelles il se sent vraiment proche. Eux et son arrière-petit-fils, encore si jeune. Et si seul lui aussi.

D'un geste, le vieil homme chasse ces tristes pensées et se met à arpenter la pièce en réfléchissant à la décision qu'il doit prendre. De ces prochaines paroles publiques - mais lesquelles de ces paroles ne sont pas publiques - de ces prochaines paroles tout un peuple en dépend. Pourtant il ne peut résister à l'appel du passé et aux pensées qu'il a essayé de chasser tout à l'heure. Il revient alors s'asseoir, face à la grande cheminée de pierre, contemplant un instant son ombre jetée violemment sur le sol et sur les murs, si éphémère. L'ombre d'un homme n'est-elle pas semblable à sa vie ? Calme ou agitée, elle reste précaire et prompte à disparaitre.
La vie de son fils fut agitée. Partout il courrait de droite et de gauche, depuis sa plus tendre enfance. Très tôt, il avait fait montre de curiosité pour une foule de chose, allant de la littérature à l'astronomie, de la physique à l'histoire, des langues à l'apprentissage des armes. Rien ne pouvait combler son désir d'apprendre. Rien non plus ne pouvait le convaincre de rester en place. C'est la raison pour laquelle il était partit, il y a déjà 30 ans, sur un navire. Pour découvrir de nouvelles terres. Pour agrandir le royaume de ses ancêtres. Et finalement, pour ne jamais revenir. Il laissa derrière lui une femme et un fils qui devint l'héritier du trône.
C'est ainsi que le vieil homme recueillit son petit-fils. Un garçon au tempérament beaucoup plus calme que son père et qui grandit dans l'ombre du défunt. Son enfance, sa jeunesse et sa vie d'homme passèrent, sans que le roi et son héritier n'ait jamais de véritables contacts. Toujours entourés d'une foule de serviteurs, observés par tous alors qu'ils avaient besoin de calme pour mieux se connaitre. Aussi, lorsque son petit-fils mourut, en compagnie de sa femme, dans un accident tragique, le vieillard ne ressentit pas de réelle tristesse. La malédiction qui frappa sa famille une nouvelle fois, précipitant son petit-fils et la femme de celui-ci du haut d'un pont jusque dans un torrent, l'émut peut-être davantage. L'eau eut une nouvelle fois raison de sa famille.
L'histoire se répéta ensuite avec son arrière-petit-fils qu'il recueillit comme il l'avait fait quelques vingt ans auparavant. Cette fois, cependant, il s'arrangea pour mieux connaitre l'enfant, le voir plus souvent, en comité restreint, parfois même seul à seul. Mais l'enfant reste si triste et si frêle. Il n'a de cesse d'apprendre, certes, mais qu'il est rare de voir un sourire illuminer son visage. Et son humeur déteint sur le vieil homme, chaque jour un peu plus. Il est grand temps que tout cela s'achève.

Mais avant cela, il doit prendre une décision. Cette décision qui le tourmente ce soir. Celle qui est la cause de son isolement. Car il s'est juré de ne point ressortir d'ici sans avoir fait son choix. Il l'a fait savoir a ses conseillers et aux domestiques, lors de ce dernier repas animé. Il l'a dit pour ne plus remettre à plus tard cette décision. Cela fait trop longtemps qu'il hésite, qu'il repousse l'échéance. Un royaume ne se gouverne pas en évitant les responsabilités. Ou alors c'est le conduire à sa perte.
Au cours du repas, il a abordé ce sujet publiquement afin de connaitre l'avis de tous les convives réunis autour de la table. A chacun, tour à tour, il leur a demandé ce qu'ils en pensaient. Beaucoup se sont défilés, répondant de façon évasive en croyant le contenter de la sorte. Quelques uns ont honnêtement répondu qu'ils ne pouvaient apporter une réponse sans réfléchir quelques temps, sans comprendre que la décision serait prise avant qu'ils ne daignent y réfléchir. Deux ou trois ont été catégoriques, certains de connaitre la bonne réponse malgré leur peu d'expérience. Un seul n'a pas répondu, celui qu'il n'a pas voulu interroger : son arrière-petit-fils, l'héritier, celui qui devra prendre la décision à sa place si lui-même vient à reculer encore une fois. Il n'est qu'un enfant et pourtant, de tous, il est certainement le plus sage et le plus avisé.
Il fut un temps où tout autour de lui se pressaient des hommes intelligents et aptes à le conseiller. Aujourd'hui, il a l'impression que seul cet enfant assume pleinement son rôle. Les autres le laisse seul. Définitivement seul. Hélas ! Comme son frère lui manque, lui qui fut son premier conseiller pendant tant et tant d'années. Un homme capable de présenter toutes les solutions possibles au monarque sans chercher à influencer sa décision. Un homme qui donnait son avis lorsqu'on le lui demandait, expliquant son raisonnement, et acceptant pleinement la décision royale qui s'en suivait, fut elle contraire à son conseil. Un homme qui fut frappé par la malédiction et qui mourut lui aussi par l'eau, une eau empoisonnée. Ses conseils eurent été précieux aujourd'hui.
D'autres également lui furent d'une grande aide. Mais le temps a raison des hommes. Inlassablement ils s'en vont rejoindre leurs ancêtres, quittant cette vallée de larmes pour les félicités éternelles. Les vivants restent chaque fois un peu plus seuls, désemparés. Et lorsque vient le grand âge, l'homme se retrouve isolé du monde, incompris et seul de sa génération. Un à un, ses meilleurs conseillers sont morts. Les derniers ont été remplacés par des jouvenceaux aux dents longues qui ne pensent qu'au pouvoir et à l'argent. Comment réfléchir sereinement dans de telles conditions.

Une nouvelle fois, le vieillard chasse le désespoir. Il ne peut pas, il ne doit pas fléchir maintenant. Il lui faut puiser au plus profond de lui même pour faire le choix nécessaire. Il lui faut trouver l'orgueil et le courage de se ressaisir pour ne pas se présenter au petit matin incapable de décider.
Se dressant sur le siège, les yeux errant du feu aux armoiries surplombant la cheminée, des armoiries aux dessins sur les tapisseries, des tapisseries aux lévriers, il pèse le pour et le contre. Inlassablement. Comme le faisait son frère. Il écoute également la voix de son fils, impétueuse, toujours sûre d'elle. Une voix plus douce s'ajoute encore à ces conseillers d'un autre temps. Une voix qu'il pensait avoir oubliée. Une voix chérie comme nulle autre. Il écoute son père, comme lorsqu'il était enfant.
Et de tous ces conseils sortira son ultime décision, celle qui établira son image pour les siècles à venir. Une décision qu'il prendra sereinement, pleinement conscient de son choix. Sans regret et avec la joie de bientôt retrouver tous ses plus fidèles conseillers.




Le feu est maintenant éteint dans l'âtre. Dehors la pluie a cessé de tomber et le jour fait son apparition. Dans la grande salle vide, il est seul, assis dans un grand fauteuil. Il a prit sa décision. La dernière.
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